Existe-t-il une définition topique de la rencontre comique ? (Sur quelques romans comiques européens des XVIe et XVIIIe siècles)

  • Yen-Mai Tran-Gervat Université Sorbonne Nouvelle - Paris 3

Résumé

Les deux sens de « comique », dans l'expression telle que je l'entends, « qui s'apparente à la comédie » et « qui suscite le rire », se rejoignent et se complètent, on le verra, au sein d'une structure récurrente qui est surtout visible dans les situations où s'opère une rencontre, celle du contraste marqué, surprenant, entre le haut et le bas, que les Anglais du Scriblerus Club nomment « bathos »[1]. Un tel contraste est au fondement du burlesque et de l'héroï-comique[2], mais aussi bien souvent de la parodie[3], du ridicule[4], ou encore du comique farcesque[5]. Cette structure contrastive, bien que récurrente, est cependant trop vaste, trop générale pour être considérée comme un topos qui pourrait se formuler : « contraste_haut-bas ». La question de la rencontre nous donne l'occasion de la décliner en topoï plus précis, aussi bien narratifs qu'énonciatifs, qu'il s'agira ici de définir.

Le corpus sur lequel portera ma réflexion est le suivant (dans l'ordre chronologique) :Don Quichotte (1605-1615) de Cervantès, L 'Histoire comique de Francion (1623) de Sorel, Le Roman comique (1651-1657) de Scarron, Le Roman bourgeois (I 666) de Furetière, Pharsamon (1e édition, 1737 ; 1e privilège, 1713) et Le Télémaque travesti (1e édition, 1736 ; 1e privilège, 1714) de Marivaux, Gil Blas (1715) de Lesage, Joseph Andrews (1742) et Tom Jones (1749) de Fielding, The Female Quixote (I 752) de Lennox, Tristram Shandy (1759-1766) de Sterne, Jacques le Fataliste de Diderot (1771-1783)[6] ; autant de romans qui, notamment, interrogent le romanesque même par le recours au comique.

L'enjeu d'une telle réflexion est au moins double: il s'agit bien sûr de contribuer à l'étude collective, dans le cadre de ce recueil, de la « topographie de la rencontre dans le roman européen », en prenant la question sous l'angle du rire et du comique. Mais c'est aussi l'occasion de poser la question du rapport entre roman et théâtre dans la période qui nous occupe, à travers la mise en oeuvre de topoï communs aux deux genres ; c'est pourquoi j'ai tenu d'entrée de jeu à expliciter la polysémie de l'adjectif « comique ». De même, j'exploiterai la polysémie de la notion même de « rencontre », que je propose d'examiner non seulement dans un sens concret, celui de la mise en relation de personnages dans le temps et l'espace du roman, mais aussi dans un sens plus métaphorique, voire métatextuel, celui de l'entrelacement de schémas dramatiques et narratifs comme contribuant à l'élaboration d'un roman certes comique, mais aussi critique et réflexif.

Pour ce faire, je propose donc d'aller et venir entre le « topographique », l'étude des lieux de rencontre, et le métaphorique. Un lieu privilégié de rencontres comiques, l'auberge, nous servira de point de départ et de fil d'Ariane pour cette exploration des différents types de rencontres comiques qui se présenteront sur notre chemin.

[1] V. IIEPI BAGIOIT: or, Martinus Scriblerus, His Treatise of the Art of Sinking in Poetry, repris par exemple dans Alexander POPE, A Critical Edition of the Major Works. Traduction française : Martin SCRIBLERUS (Jonathan Swift, Alexander Pope, John Gay, John Arbuthnot), PERI BATHOS ou l 'Anti-sublime, c'est-à-dire l'art de ramper en poésie.

[2] Qui reposent sur un contraste entre sujet et diction.

[3] Le contraste concerne alors la mise en relation entre « hypertexte » et « hypotexte ».

[4] Un personnage affichant des prétentions « hautes » produit en réalité un effet bien en dessous de ses aspirations.

[5] Une chute ou un coup réduit ou fait descendre un corps jusque-là droit.

[6] Pour les éditions de référence, voir la bibliographie en fin d'article.

Biographie de l'auteur

Yen-Mai Tran-Gervat, Université Sorbonne Nouvelle - Paris 3

Maître de conférences

Directrice adjointe

Département de littérature générale et comparée

Publiée
2016-08-18